La richesse immatérielle, la panacée utopique

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Analyse n L’inversion de l’ordre des valeurs a donc sacralisé l’argent, considéré aujourd’hui comme le but de tous, y compris de tous ceux qui passent leur temps à pester sur l’argent en détaillant tous ses méfaits.

Ces derniers sont les plus dangereux pour les autres, car ils cachent leur jeu et n’avancent pas à visage découvert. En effet, on est plus tranquille avec quelqu’un qui te dit clairement qu’il ne croit qu’en l’argent, car au moins vous savez à quoi vous en tenir à son propos.
En revanche, les Algériens qui persistent à minorer l’importance de l’argent et lui préférer d’autres valeurs, subissent évidemment les contrecoups sociaux de leur témérité. Zoheir est un véritable artiste, peintre autodidacte et amoureux des belles lettres : c’est un homme authentique qui se définit comme un Terrien, juste un Terrien : «Je mène une vie assez austère, car je n’ai pas une très bonne pension de retraite, disons dans la petite moyenne nationale. J’ai adapté mon train de vie à cette contrainte et je ne me porte pas trop mal.
Mais, lorsque j’entends les autres, tous les autres y compris ma propre famille, j’ai l’impression d’être ridicule et bête à leurs yeux… », nous dit-il tout de go. Zoheir ne se fait aucune illusion sur ses contemporains : «Je vois bien que ce que je pense ne les intéresse pas, c’est à peine s’ils font attention à ce que je dis. Un jour, mon petit-fils de 18 ans me dit texto : «Jeddou, tu n’aurais pas une bonne idée pour se faire du fric, toi qui te dit intelligent et cultivé ?». Je lui ai répondu : «Non !». Il est parti en secouant les épaules. Que voulez-vous que je lui dise ? Pour lui, la vie consiste à gagner de l’argent, pour moi, non. C’est ce que me reprochent tous les miens et j’ai beau argumenter et expliquer pourquoi, ils ne veulent rien entendre… ».
Autrement dit, la société algérienne d’aujourd’hui souffrirait d’une grande crise des valeurs, au point où toutes les richesses immatérielles produites par notre peuple risquent de disparaître à jamais, vaincues par un nihilisme unanimement proclamé, concrètement pratiqué dans l’espace social et effrontément entretenu par ses nombreux adeptes et pratiquants.
L’urgence est donc d’apprendre aux Algériens à se passionner pour autre chose que l’argent, soit ces milliers d’univers fascinants qui mériteraient d’être explorés le temps d’une vie d’homme. Par exemple, s’intéresser aux grandes causes de l’humanité d’aujourd’hui, aux nouvelles découvertes scientifiques, aux nouveaux concepts philosophiques et aux grands idéaux de l’humanité.
Autant de passions et de centres d’intérêt qui peuvent apporter de grandes joies à ceux qui les défrichent et qui, surtout, peuvent participer à forger une nouvelle mentalité chez nous, une nouvelle façon de voir les gens et le monde. Nul doute qu’avec de plus en plus d’Algériens qui sauront relativiser l’importance de l’argent dans la vie, à le replacer à sa juste place de serviteur et non plus de maître absolu, les rapports individuels et sociaux s’en trouveront grandement améliorés et qu’on en finirait enfin avec cette arène infernale qu’est devenue notre société.
H. H.

Aux origines de cette amère haine
En vérité, ils sont nombreux les Algériens qui partagent l’opinion désabusée de Bachir, à être persuadés que les autres, tous les autres, sont à prendre avec des pincettes, à fréquenter avec méfiance.
Les bons a priori ne courent pas les rues et, en général, il vaut mieux prendre ses précautions à l’avance dans ses rapports avec ses contemporains, plutôt qu’à avoir à le regretter après : tout se passe comme si les Algériens ont totalement perdu confiance les uns envers les autres. Partout, vous pouvez entendre le même discours sur le peu de crédibilité que revêt l’Algérien aux yeux de l’Algérien lui-même. Nous avons une très mauvaise idée de nous-mêmes, plus enclins à nourrir en nous les pensées qui nous font détester les uns les autres qu’à nous appréhender sans a priori ni préjugés destructeurs : nous sommes plus disposés à nous entre taxer de tous les maux qu’à nous jeter des fleurs ou nous tresser des lauriers. Tourki, directeur financier dans une banque publique,  est notre second témoin et son avis peut nous éclairer quelque peu sur les raisons de ce nihilisme déstabilisant : «Vous savez, les Algériens ne sont pas si différents du reste du monde et vous pourriez y trouver tout et son contraire.
Quant au pourquoi de cette amère réalité, je pense, et ce n’est pas de la déformation professionnelle, que cela tient avant tout de notre perception intime de l’argent et de la richesse : nous les voyons comme une fin et non pas comme de simples moyens. Tout le monde vous jurera que ce n’est pas là son objectif, mais dans les faits, la course au gain bat son plein et notre société est devenue impitoyable… ».
Pour Tourki, notre séculaire animosité les uns envers les autres viendrait de notre grande soif de richesse, la seule qui fait courir tout le monde et se bousculer au portillon du compte en banque bien garni. Une course à l’échalote qui ne laisse évidemment pas de place aux bons sentiments, «manger ou être mangé», comme le dit l’adage-symbole de l’Afrique sauvage et ce ne sont pas les exemples qui manquent au sein d’une société algérienne qui idolâtre littéralement la réussite sociale, qui en fait le seul talent de mesure pour juger de la «respectabilité» du citoyen.
H. H.

Une mentalité obnubilée par l’argent
Mounir, sociologue de formation nous livre son opinion sur le sujet : «Je constate qu’il y a une exacerbation évidente du désir d’enrichissement au sein de la société. Ceci a induit l’inversement de l’ordre des valeurs traditionnelles du peuple algérien, pour imposer l’argent comme la seule référence fiable, le véritable critère de valeur à respecter et à enseigner. Cette mentalité férocement capitaliste est particulièrement visible chez la jeune génération des selfs made men à l’algérienne, soit tous ces miraculés de l’Ansej qui ont foncé sur les Herbins, les véhicules-ateliers pour se lancer dans le commerce sous toutes ses formes et la très petite entreprise, les fameuses TPE. Si les plaisantins et autres nervis incapables parmi les bénéficiaires ont vite déchanté et se sont retirés du circuit, les jeunes animés d’une vraie ambition de prospérer dans leurs affaires et qui faisaient preuve d’une grande adaptabilité, ont connu de véritables success stories et sont réellement sorti de la boue, au propre comme au figuré».  Mounir pointe donc du doigt la cupidité des citoyens qui a pris la place des valeurs d’autrefois, les jeunes qui ont compris ça ont réussi à s’enrichir rapidement et à voler de leurs propres ailes. Mais Mounir met un sérieux bémol à son analyse : «Toutefois, la mentalité de la majorité d’entre eux n’est généralement pas présentable, tant ils ont poussé la logique du profit à son paroxysme et sans aucun état d’âme. Ils ne jurent que par le «ticket» et sont branchés sur leurs affaires nuit et jour, souvent au détriment de leur propre santé. Résultat, nombre de ces jeunes outlaws du capitalisme sauvage se retrouvent, à moins de 30 ans, avec une foultitude d’affections, y compris l’hypertension et le diabète, maladies dites pourtant du troisième âge. A la fleur de l’âge, ils ont déjà largement épuisé leurs corps et, souvent, leur esprit gavé de substances psychotropes multiples et variées. Ils payent ainsi un lourd tribut à leurs ambitions démesurées portées par une vox populi qui les pousse toujours à vouloir gagner plus..», conclut-il tristement.
H. H.