Attentats en Europe  de ces deux dernières années : Le Maroc, ce cordon ombilical

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Une attaque contre «des monuments» se préparait


Justice -  La cellule jihadiste accusée des attentats de Catalogne, revendiqués par le groupe Etat islamique (EI), préparait une attaque à la bombe de plus grande envergure contre «des monuments»,  a reconnu l'un des principaux suspects.


Pendant une heure et dix minutes, Mohamed Houli Chemlal, un Espagnol de 21 ans né dans l'enclave sous administration espagnole de Melilla en Afrique du nord, a confirmé mardi devant le juge madrilène enquêtant sur ces attentats qui ont fait 15 morts et plus de 120 blessés ce qu'il avait dit à la police catalane.
La cellule d'une douzaine de membres, dont huit sont morts, préparait "un attentat plus important" que les attaques de Barcelone et de Cambrils, une station balnéaire au sud-ouest de la capitale catalane, et qui aurait visé "des monuments", "à l'aide de bombes", selon une source judiciaire.
Le juge a décidé dans la soirée d'inculper Mohamed Houli Chemlal pour "assassinat terroriste" et de l'écrouer, comme un autre suspect, Driss Oukabir, un Marocain de 27 ans habitant comme lui la petite ville catalane de Ripoll, au pied des Pyrénées, où la cellule s'est formée.
Devant le juge, Mohamed Houli Chemlal a cherché à rejeter la responsabilité des attaques sur l'imam marocain tué dans l'explosion de la maison d'Alcanar. Son incarcération et celle de Driss Oukabir referment le premier chapitre de l'enquête sur ces attaques qui ont secoué l'Espagne après plus de sept ans sans attentat majeur, mais la police continue à enquêter sur de possibles ramifications internationales.
Au moins l'un des suspects s'est rendu à Zurich en décembre, selon la police fédérale suisse. Des billets d'avion pour Bruxelles au nom de l'imam ont aussi été trouvés à Alcanar. Et l'Audi A3 utilisée à Cambrils a été flashée près de Paris par un radar de contrôle de la vitesse le 12 août avec quatre personnes à son bord, selon le ministre français de l'Intérieur Gérard Collomb, qui doit recevoir mercredi à Paris son homologue espagnol Juan Ignacio Zoido.
Le juge a laissé libre un troisième homme, qui reste "mis en examen" et placé sous contrôle judiciaire mais sans chefs d'inculpation précis, car les charges sont de son point de vue minces. Il s'agit de Mohamed Aalla, propriétaire d'une autre voiture ayant servi pour la deuxième attaque, à Cambrils. Le juge s'est aussi donné trois jours pour prendre une décision concernant un quatrième suspect qu'il a entendu mardi. Il n'a en ce sens pas suivi les réquisitions du parquet, qui avait demandé que les quatre soient inculpés pour "assassinats terroristes" et écroués.
Pour le quatrième, il attendra d'examiner le résultat de nouvelles perquisitions ordonnées dans le commerce du suspect mardi soir pour prendre une décision. La police continue pour sa part à enquêter sur les possibles ramifications internationales de la cellule, notamment sur les déplacements de plusieurs de ses membres à l'étranger.

Plan A, plan B


Récit - Dans l'ordonnance justifiant ces décisions, on découvre une foule de détails jusque-là inconnus sur la préparation précipitée de ces attentats, après un plan A qui avait échoué.


Le 16 août, le Marocain Driss Oukabir, 27 ans, louait une camionnette à Sabadell, près de Barcelone. Un autre membre de la cellule, Mohamed Hichamy, faisait de même avec une deuxième fourgonnette.
Le soir même, vers 23h00, trois personnes, dont l'imam marocain Abdelbaki Es Satty, 44 ans, qui les aurait tous radicalisés, et deux jeunes s'affairaient dans cette maison, une discrète bâtisse entourée d'oliviers située à Alcanar, à 200 kilomètres au sud-ouest de Barcelone. Au début du mois, des membres du groupe avaient notamment acheté 500 litres d'acétone. Ils préparaient les bombes qui devaient servir à un double attentat, avec les deux camionnettes louées la veille.
Mais quelque chose a mal tourné "pendant la manipulation des engins explosifs", selon l'ordonnance. L'explosion a été si forte qu'elle a suscité un nuage "en forme de champignon". Deux occupants sont morts sur le coup: l'imam et un deuxième homme, Youssef Aalla, même si dans son cas l'expertise ADN n'a pas encore parlé.
Mohamed Houli Chemlal, 21 ans, mis en examen hier soir pour "assassinats en relation avec une entreprise terroriste", a survécu.
Selon le récit qu'il a fait aux enquêteurs, il se trouvait "dehors, sous le porche, après le dîner", ce qui l'a sans doute sauvé.
Dans les décombres, la police a découvert les indices de leurs projets criminels: "Une grande quantité de bonbonnes de butane, de l'acétone, de l'eau oxygénée, du bicarbonate, une grande quantité de clous qui devaient être utilisés comme mitraille et des détonateurs pour déclencher l'explosion". Certains de ces ingrédients permettent de fabriquer du TATP, explosif prisé du groupe Etat islamique, qui a revendiqué les attentats.
La police a aussi découvert un texte glissé dans un livre de couleur verte.
"Au nom d'Allah.... Brève lettre des soldats de l'Etat islamique dans la terre d'Al-Andalous (l'Espagne quand elle était sous domination musulmane, ndlr) à l'attention des croisés, des haineux, des pécheurs...". Le lendemain, le 17, est déclenché un "plan B" improvisé, faute des bombes qui devaient selon Mohamed Houli servir à viser un "monument".
Une Kangoo est louée dans la matinée. Mais l'un des terroristes a un accident, à 15h25, non loin de la station balnéaire de Cambrils, à 120 kilomètres au sud de Barcelone. Le véhicule est abandonné.
La fourgonnette louée le 16 par Driss Oukabir sera bien utilisée deux heures plus tard à Barcelone par Younès Abouyaaqoub. Vers 17h00, en zigzaguant à vive allure sur les Ramblas de Barcelone sur 700 mètres, il tue 13 personnes et en blesse 120.
Ce Marocain de 22 ans s'enfuit à pied sans être inquiété, traversant le marché couvert de la Boqueria puis rejoignant sa cité universitaire, où un ingénieur a eu la malchance d'avoir garé sa voiture.
Il le poignarde mortellement pour dérober sa voiture, selon les enquêteurs. Il force un barrage de police puis disparaît après avoir abandonné la voiture. L'acte III se produit vers une heure du matin le 18. Auparavant, à 21h26, des membres de la cellule ont acheté quatre couteaux et une hache à Cambrils.
Puis cinq des jihadistes prennent l'Audi A3 du grand frère de l'un d'entre eux et foncent sur la promenade.
Ils tombent sur un barrage de police. Descendent de voiture, armés des couteaux et de la hache. C'est là qu'ils tuent une femme d'un coup de couteau et blessent six autres personnes, avant d'être abattus par la police. Ils portaient de fausses ceintures d'explosifs.
Younès Abouyaaqoub, en fuite, sera finalement tué par la police lundi après-midi, dans une région de vignobles à une cinquantaine de kilomètres de Barcelone.


La main du Makhzen ?


Analyse - Le Maroc est le point commun entre les attentats terroristes de ces deux dernières années en Europe, selon une émission sur le «terrorisme dans le monde» diffusée  par France inter


«On pourrait même dire de ces 15 dernières années !», s'est exclamé le réalisateur et journaliste chroniqueur Anthony Bellanger.
Les attentats de Madrid de mars 2004, les plus meurtriers en Europe avec près de 200 morts et 2 000 blessés, sont essentiellement le fait de terroristes marocains, explique ce spécialiste en géopolitique.
Même chose pour Mohammed Bouyari, le meurtrier, en 2004, du cinéaste néerlandais Théo Van Gogh, lui aussi Marocain d'origine. Aussi 7 des 9 terroristes des attentats de Paris, en novembre 2015, sont aussi d'origine marocaine dont les frères Abdeslam, rappelle la même source.
Tout comme Abdelhamid Abaâoud, considéré comme le cerveau de ces opérations et c'est aussi le cas de ceux qui intégraient la cellule des attentats de Bruxelles, 32 victimes, et dont le Marocain Najim Laâchraoui était le leader.
Enfin, la totalité de la cellule de Ripoll (en Catalogne/Espagne), des frères Oukabir au terroriste des Ramblas, Younès Abouyaâqoub, «en passant par l'imam» dit-il, en référence à Abdelbaki Es Satty : «Tous sont, soit nés au Maroc, soit d'origine marocaine», ajoute-t-il.
Ripoll est une petite ville catalane au pied des Pyrénées où s'étaient installés leurs parents marocains.
L'imam Abdelbaki Es Satty, mort dans l'explosion de la maison d'Alcanar (sud de Barcelone), a séjourné en Belgique entre janvier et mars 2016, selon les médias espagnols.
Le réalisateur de l'émission revient sur les Marocains immigrés à l'étranger dont ceux issus de la région du Rif, dans le nord du Maroc, «exactement, entre les villes de Tanger, Nador, Tétouan», disant qu'il y a «une logique évidente à cette singularité rifaine : l'immigration. La région est une des plus pauvres du Maroc et sa jeunesse s'est très tôt exilée en Europe».
On les retrouve, ces Rifains, des Pays-Bas à la Belgique en passant par la France et donc l'Espagne. Une sorte d'axe rifain où l'Espagne joue un rôle singulier puisqu'elle est l'ancienne puissance coloniale et y possède encore les villes garnison de Ceuta et Melilla, poursuit-il.
Et encore aujourd'hui, ces derniers mois, le Rif marocain est l'endroit de manifestations «très dures» et donc «très réprimées», contre le pouvoir marocain. Le Rif, c'est aussi le lieu de tous les trafics, de haschisch notamment. Bref une région «rebelle» et «irrédentiste», ajoute-t-il.
L'auteur a expliqué qu'il faut revenir un peu en arrière : «Le Maghzen, le pouvoir marocain autour du monarque, s'est toujours méfié des Rifains, les abandonnant à leur sort (...). Et ceux qui ont pu échapper aux services de renseignements marocains ont essaimé en Europe. Un seul chiffre résume cette importance des réseaux terroristes marocains et
rifains : 1 600 combattants.»
On estime à 1 600 le nombre de terroristes marocains en Syrie ou en Irak.
«Un petit millier serait sur le retour. Ils sont évidemment dangereux, surtout lorsqu'ils entrent en contact avec une jeunesse d'origine rifaine née en Europe. La cellule de Ripoll est pile sur ce modèle-là...», a dit l'auteur, précisant que «l'imam de Ripoll, Abdelbaki Es-Satty, a connu un des terroristes rifains des attentats de Madrid en prison, alors qu'il était lui-même condamné pour trafic de drogues. Il a voyagé en Belgique, à Vivoorde».

Les 12 membres de la cellule jihadiste

Les douze membres de la cellule jihadiste tenue pour responsable des attentats en Catalogne, qui ont fait 15 morts et plus de 120 blessés, sont "détenus ou morts", selon la police. Parmi eux figurent au moins huit Marocains et un Espagnol. Aucun des hommes arrêtés et des auteurs présumés abattus n'était connu des services de police pour des faits en lien avec le terrorisme, mais certains avaient des antécédents judiciaires pour des faits de délinquance ordinaire.

- Mohamed Houli Chemlal, 21 ans, un Espagnol né à Melilla (enclave espagnole dans le nord du Maroc, ndlr), a été arrêté à Alcanar après avoir été blessé dans l'explosion dans la nuit de mercredi à jeudi de la planque des assaillants à 200 km au sud-ouest de Barcelone.

- Driss Oukabir, un Marocain âgé de 27 ans, a été arrêté jeudi à Ripoll, petite localité située au pied des Pyrénées. Il a loué la fourgonnette qui a servi a perpétrer l'attentat de Barcelone. Il assure que c'était pour un déménagement.

- Salh el Karib,âgé de 34 ans, ami de Driss et gérant d'un commerce proposant des appels à l'étranger, selon la presse. Il aurait acheté pour Driss Oubakir un billet d'avion avec sa carte de crédit. Il assure que c'était pour lui rendre service et qu'il a été remboursé en liquide. Le juge cherche encore à vérifier ses dires.

- Mohammed Aallaa, 27 ans, Marocain, également détenu à Ripoll. Une Audi A3 à son nom a été utilisée par les cinq auteurs de l'attentat de Cambrils, dont son frère Saïd, 19 ans. Il assure que la voiture était à son nom pour des questions d'assurance mais que son frère l'utilisait. Le juge a semblé accorder une crédibilité à ces propos car il l'a laissé en liberté sous contrôle judiciaire.

- Les cinq hommes - ils font partie aussi de la cellule - tués dans la nuit de jeudi à vendredi à Cambrils après avoir foncé sur un barrage de police installé dans cette station balnéaire, sont : Moussa Oukabir, 17 ans ; Mohamed Hichamy, 24 ans, et son frère Omar Hichamy, dont on ignore l'âge ; Saïd Aallaa, 18 ans, et Houssaine Abouyaaqoub.

- Le Marocain Younès Abouyaaqoub, 22 ans, est né à Mrirt au Maroc mais ayant grandi aussi à Ripoll.

- L'imam marocain Abdelbaki Es Satty, âgé de 44 ans, avait vécu plusieurs années à Ripoll où il enseignait le Coran à ces jeunes, avait fait de la prison pour trafic de drogue de 2010 à 2014 et séjourné en Belgique, dans la commune de Machelen près de Bruxelles, entre janvier et mars 2016.

D'autres restes humains ont été trouvés à Alcanar mais n'ont toujours pas été identifiés. La police pense qu'ils pourraient appartenir à Youssef Aallaa, autre membre présumé de la cellule, qui aurait lui aussi été tué dans l'explosion de la maison.