Feux de forêt : Qui sont les incendiaires ?

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Les enquêtes ouvertes par les services de la Gendarmerie nationale pour déterminer les causes des incendies qui ont ravagé des milliers d'hectares se sont soldées par l'arrestation de 26 individus impliqués dans le départ de feux de forêt à travers neuf wilayas. Les perquisitions des domiciles de ces derniers ont abouti à la récupération de 46,5 quintaux de charbon chez deux individus à Oum El-Bouaghi et 7,6 quintaux de charbon chez trois receleurs à Batna, soit un total de 54,10 quintaux de cette matière très prisée par les incendiaires. L'exploitation des renseignements fournis par cinq individus ont abouti à l'arrestation de ces 26 prédateurs, à savoir 4 à Béjaïa, 1 à Jijel, 6 à Annaba, 11 à El-Tarf,  1 à Bouira, 1 à Guelma et 2 à Sidi Bel-Abbès. Placés sous mandat de dépôt en attendant les résultats de l'instruction judiciaire, ces derniers risquent de lourdes peines, selon le ministre de l'Intérieur et des Collectivités locales qui avait affirmé que la loi sera appliquée dans toute sa rigueur contres ces pyromanes.

Mieux protéger notre patrimoine forestier des prédateurs


Avis -  Sur les huit causes de départs de feu, sept d'entre elles sont d'origine humaine selon Akli Moussouni, expert en agronomie..


Il aura fallu près de 20 jours pour que la Gendarmerie nationale identifie les personnes impliquées dans ces départs de feu, dont certains ont tenté d'effacer toute trace afin de tromper la vigilance des enquêteurs. L'Institut national en criminologie et en criminalistique (INCC-GN) a mobilisé plusieurs sections spécialisées dans la gestion des incendies aux côtés des sections de recherche de ces wilayas, pour prélever les indices sur les lieux incendiés et effectuer des prélèvements d'ADN sur les victimes qui avaient été carbonisées. Au-delà de ces actes criminels, la Direction générale des forêts
(DGF) est pointée du doigt par de nombreux observateurs pour son inertie et manque d'initiative à prendre les devants avec une stratégie stable et durable sur le terrain. Mais aussi avec des méthodes de gestion viables à même de protéger notre patrimoine forestier des prédateurs. L'absence de cette protection institutionnelle fiable a fait qu'aujourd'hui nos forêts sont une proie facile à des pyromanes et à des pilleurs. A cela s'ajoute la responsabilité de nombreux exploitants qui refusent d'investir dans le désherbage préventif, voire même d'assurer leur exploitations agricoles. Le ministre de l'Agriculture avait lui aussi évoqué l'absence de la culture de l'assurance dans le secteur agricole. Ces petits travaux d'entretien et ces dispositifs auraient pourtant pu limiter la propagation de ces feux de forêt. De ce fait, «nous considérons que la meilleure façon de réduire ces calamités consiste à les prévenir pour les contenir à travers la légalisation des pratiques clandestines dans l'espace de la biodiversité pour les transformer en vecteur d'alerte et d'exploitation économique et scientifique », plaide Akli Moussouni. Et devant les difficultés à contenir les incendies de forêt, il préconise «la prévention comme unique solution pour réduire les conséquences dramatiques de cette catastrophe». Pour l’expert, le contexte de la biodiversité qui caractérise certaines régions du pays à l'image de la kabylie attise le feu. «La nature du couvert très diversifié, allant de l'olivier au chêne-liège en passant par le buisson de plusieurs essences, fait qu'il y a continuité entre les espaces «agricoles», les maquis et les massifs forestiers», a-t-il expliqué. D'autre part, «l'aspect très accidentel du relief, le manque de réserves d'eau à exploiter dans l'immédiat et des accès carrossables pour les véhicules de la Protection civile compliquent les actions d'intervention», poursuit-il. De ce fait, une fois déclarés, ces incendies sont particulièrement difficiles à maîtriser. «La succession des incendies de forêt à travers plusieurs wilayas du pays ont fait perdre au pays un patrimoine capable de s'impliquer dans la diversification de l'économie à raison de 3 milliards de dollars environ d'exportations en produits du sous-bois et des essences forestières», a t-il déploré avant de rappeler que l'Algérie était dans un passé récent classée parmi les cinq premiers exportateurs de liège.
L’expert remet par ailleurs en cause « le budget faramineux attribué chaque année pour les services forestiers par rapport aux travaux sylvicoles et les
12 000 PPDRI engagés dans le cadre du programme du renouveau rural» qui n'ont rien apporté, selon l’expert en matière de protection de notre patrimoine forestier. Ce budget «n'a pas empêché la disparition de près de la moitié du couvert forestier arboricole national sur 23 wilayas, faisant que des zones entières du nord du pays sont gagnées par la désertification ».

Nécessité d'investir  dans les forêts

Le ministère de l'Agriculture plaide pour l'investissement dans les forêts pour lutter contre les incendies menaçant ce patrimoine national. Investir dans ces espaces en créant des forêts récréatives pourrait permettre aux autorités de rentabiliser ces lieux au double plan économique et de divertissement. Mais aussi de lutter contre les feux qui ne cessent de menacer cet important patrimoine qu'il faut valoriser et de protéger. En somme, le ministre semble disposé à accompagner ce genre de projets, notamment dans les régions à caractère forestier.

Les victimes seront indemnisées

Les agriculteurs dont la production agricole a été ravagée par les incendies seront indemnisés, a assuré le ministre de l'Agriculture. «Tout agriculteur dont la production agricole, arbres fruitiers, oliviers, cheptel et ruchers- a été décimée par le feu, sera indemnisé», a t-il indiqué, ajoutant
qu’«un vaste travail de recensement, de diagnostic et d'évaluation des dégâts causés par les feux a été déjà lancé» par les différentes instances concernées par ce dossier, précisant que sur la base des résultats de ces investigations et enquêtes, les victimes ouvrant droit à l'indemnisation seront dédommagées. Des groupes de travail au niveau des commissions de wilaya ont été installés pour évaluer les pertes et identifier les vrais sinistrés. Les autorités publiques étaient disposées à accompagner les particuliers pour la protection de leur richesse forestière, à travers un programme similaire à celui destiné à la protection des superficies forestières publiques, avait pour sa part affirmé le ministre de l'Intérieur. Ce programme prévoit l'ouverture et l'aménagement de sentiers, chemins et routes de forêts. Dans ce contexte, le ministre a annoncé le renforcement, partir de l'année prochaine, des colonnes mobiles réparties à travers les différents régions du pays par 29 autres afin de doubler les moyens mobilisés pour affronter les incendies et protéger les ressources forestières. 


Les dégâts par les chiffres


Bilan - Plus de 14 000 hectares de ressources forestières ont été ravagés par les incendies depuis le 1er juin dernier (DGF), ayant causé la mort de neuf personnes et des brûlures du troisième degré à 17 autres.


La direction des forêts a recensé 1 604 incendies étendus sur une surface de 14 310 hectares, dont 4 848 ha de couvert forestier, 4 656 ha de maquis et 4 806 ha de broussailles. Selon toujours les chiffres provisoires fournis par la DGF, en moyenne 24 incendies ayant endommagé 8,92 ha ont été enregistrés par jour. Les incendies de forêt ont ainsi connu une hausse par rapport à la même période de 2016 où 1 058 incendies avaient détruit 6 725 ha, dont 2 175 ha de surfaces forestières durant cette même période. Plus en détail encore, l'opération de recensement et d'investigation qui devrait se poursuivre jusqu’à la fin du mois d’octobre prochain, fait état de 33 hectares ravagés par le feu dans la wilaya de Bordj Bou Arreridj, dont 6,6 hectares de forêt, 8,18 hectares de maquis et 18 hectares de broussailles, en sus de 2 560 bottes de foin et 154 arbres fruitiers. A Tissemsilt,  plus de 9 ha d'arbres de pin d'Alep ont été ravagés par les feux à la forêt El Aaliga. Idem pour Souk Ahras où plus de 630 hectares de pin d’Alep, de chêne-liège, de broussailles et de maquis, ont été décimés par les feux déclarés dans les forêts de Melagui El Ouidan dans la commune d’Ain Zena et El Menkoub. Les services de la Protection civile ont recensé, dans cette même région, la perte de 1 500 arbres fruitiers dont la majorité des oliviers, de 1 600 bottes de foin, de 70 ruchers, de 10 hectares de blé et d’orge et 26 têtes ovines dans ces incendies. A Khenchela, près de 55 hectares, dont des pins d’Alep et des chênes verts, ont été la proie des flammes dans la forêt d’Ouled Yaâgoub où les incendies se sont déclarés dans plusieurs zones de cette forêt, notamment les régions d’Ain Mimoune, d’Ain kikel, de Sekali et de Somaât. Les pertes enregistrées durant cette période à cause des incendies ont également concerné 21 hectares d'alfa, et 4 hectares de broussailles.
Depuis le 30 juillet dernier, plus de 24 incendies de forêt se sont par ailleurs déclarés dans plusieurs régions de la wilaya de Bouira. L'incendie de forêt le plus dangereux est celui qui s’était déclaré dans les villages de Bouguezzine et Laghoual, relevant de la commune montagneuse de Maâlla, où les flammes ont ravagé plus de 110 hectares de couvert végétal et forestier. Au moins 4 000 arbres fruitiers, 17 têtes ovines, six autres bovines et 12 ruches ont été calcinés par les feux. Une quinzaine d’habitations entre gourbis, maisons précaires et habitations en dur, ainsi que des hangars d’élevage avicole, ont été ravagés par les incendies. Entre le 1er juin et le 6 août courant, la wilaya de Boumerdes a enregistré, pour sa part, 87 foyers d’incendie ayant ravagé plus de 58 ha d’arbres fruitiers, dont 34 ha d’oliviers, parallèlement à la perte de plus de 35 ha de forêt et 110 ha de maquis et de broussailles. Dans la wilaya de Chlef, on parle de 62 ha de végétations (forêts et maquis) qui ont été ravagés par les 33 incendies qui se sont déclarés entre le 1er juin et le 5 août courant dans cette région.
A l’ouest du pays toujours, plus de deux-cents hectares de forêt ont été endommagés par les 14 incendies recensés depuis le 1er juin écoulé par les services de la Protection civile dans la wilaya de Tlemcen. Ces feux de forêt ont touché 5,95 ha de pin d’Alep, 63,5 ha de maquis, 137,2 ha de broussailles et 2,5 ha d’Alfa, entre autres.

Tous les moyens mobilisés

Mesuren - Le dispositif de lutte contre les incendies et feux de forêt a été renforcé cette année  par 4 000 agents forestiers saisonniers ainsi que par l’aménagement et l’ouverture de pistes.


Le directeur général des forêts avait insisté, dès le mois de mai dernier, sur la nécessité d’installer des infrastructures à l’intérieur des forêts permettant la circulation des engins et facilitant l’intervention de la Protection civile dans des délais rapides. Le même responsable avait appelé à l’intégration des riverains dans le dispositif de lutte contre les incendies et feux de forêt. «La protection des forêts est la responsabilité de tous», avait affirmé Abdelmalek Abdelfettah, DG des forêts. «La maîtrise d’un incendie dépend de l’intervention dès les premiers départs de feu d’où la nécessité d’associer les riverains dans la sensibilisation en matière de protection et de lutte contre les incendies, et de les faire participer sur le terrain», a-t-il expliqué. Le fil rouge spécial incendies vient dans ce sens sensibiliser les citoyens sur l’importance de leur implication dans la lutte contre ce phénomène. Le dispositif fil rouge pour prévenir et signaler les incendies, installé au niveau de l'ensemble des radios locales, se veut une  passerelle et une plateforme de communication entre les citoyens et les différents acteurs et instances concernés par la lutte contre cette catastrophe environnementale.Les populations locales ont pour leur part répondu favorable à ce «trait d'union» entre le citoyen et les autorités concernées pour faire face à cette catastrophe qui concerne tout un chacun. Des centaines d'appels téléphoniques de citoyens ont été ainsi reçus par les radios locales au niveau des 48 wilayas du pays dans le cadre du «fil rouge spécial incendies». Les auditeurs ont signalé notamment le départ de feux de forêt ou demandé des informations concernant les mesures pratiques relatives à ce dispositif. Cette plateforme de communication d'urgence disponible 24H/24 et 7J/7 a permis aux radios locales de relayer toutes sortes d'informations citoyennes et/ou institutionnelle susceptibles de contribuer, avec l'ensemble des acteurs institutionnels qui sont présents sur le terrain des opérations, à sensibiliser contre le fléau, à des départs de feu, à voler au secours des personnes en détresse et à favoriser une fluidité de la circulation de l'information et de prévention. Parallèlement au «fil rouge spécial incendies», la Conservation des forêts a, en coordination avec les directions de la Protection civile, de l’éducation, de l’environnement et des services agricoles, a tracé un programme de sensibilisation comportant des rencontres d’information pour sensibiliser les populations vivant à proximité des forêts à protéger les espaces forestiers. A ce dispositif vient s’ajouter la mobilisation des colonnes mobiles au niveau des wilayas non touchées pour renforcer les colonnes déployées dans les régions sinistrées. Au niveau national, on dénombre la mobilisation de 405 tours de contrôle ainsi que 481 brigades mobiles composées de 2 456 agents forestiers, 32 camions et 2 800 points d'eau. Ces moyens resteront mobilisés jusqu’à la fin du mois d’octobre prochain.
A. B.