La presse dans les premières années d’indépendance : Des ratés et des couacs

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Ecrire l’histoire


Butin - Pour la petite histoire, les rédacteurs du journal La République, qui remplaceront ceux de L’Echo d’Oran se disputeront bec et ongles pour obtenir le fauteuil  de Pierre Laffont. C’est l’auteur de ce dossier qui se l’appropriera par tirage au sort.


Le moment est sans doute venu de commencer à écrire l’histoire de la presse nationale qui, mine de rien, a aujourd’hui 55 ans, plus d’un demi siècle d’âge.
Les journalistes qui ont connu cette époque en parlent aujourd’hui avec beaucoup de tendresse parce que tout le monde était apprenti et novice dans un métier qui donnera plus tard les meilleurs journalistes de leur génération.
En 1962 l’Algérie n’avait à son service qu’une douzaine de journalistes confirmés qui ont fait leur preuve, souvent à l’étranger. Une quarantaine de journalistes étaient déjà formés sur place dans les quotidiens Alger Républicain, Oran Républicain, L’Echo d’Alger et L’Echo d’Oran mais ils n’avaient jamais gravi un quelconque échelon et étaient surtout orientés vers les rubriques les moins revalorisantes comme celle des sports ou des «chiens écrasés».
A Oran, pour l’exemple, le quotidien Oran Républicain qui était dirigé par un juif du nom d’Alex Guenoune ne permettait jamais à un indigène de dépasser la rubrique régionale. Il va sans dire que les papiers de fond, les éditos et tout ce qui pouvait engager le journal étaient confiés à des Français.
Toutes les publications qui étaient nées avant l’indépendance seront nationalisées et leurs journalistes priés d’aller exercer ailleurs.
Même si le député Pierre Laffont directeur général de L’Echo d’Oran avait donné à pleines colonnes du «Frère Ben Bella» dès juillet 1962…
Pour la petite histoire, les rédacteurs du journal La République qui remplaceront ceux de L’Echo d’Oran se disputeront bec et ongles pour obtenir le fauteuil de Pierre Laffont. Comme ça, pour le principe, pour le butin. C’est l’auteur de ce dossier qui se l’appropriera par tirage au sort. Croyez-moi il n’avait rien d’extraordinaire sauf qu’il était superbement confortable ce fauteuil. Il aurait eu des insomnies Pierre Laffont s’il avait su que son fauteuil serait obtenu par… un journaliste stagiaire, même pas un rédacteur en chef.
En fait lorsque la décision de nationaliser les journaux français fut prise par Ben Bella, le personnel technique et administratif est resté en place comme le «prote» c’est-à-dire le responsable du marbre où était confectionné le journal, les linotypistes ainsi que les typographes. Pour la petite histoire encore, lorsque les premiers Algériens pénétrèrent dans L’Echo d’Oran ils furent accueillis par un huissier en cravate et collier autour du cou comme à l’assemblée nationale au Palais Bourbon à Paris. Cet «huissier» n’était en fait qu’un appariteur, un simple appariteur qui faisait fonction de responsable du protocole.
Imaad Zoheir

Quelques vérités


Rappel - La photo de Paris Match prise à Oran, dans le quartier populaire  de Sidi El Houari en 1962, a failli déclencher une crise diplomatique entre Alger et Paris.


Pour être tout à fait vrai, nous n’avons jamais su comment et sur quels critères les directeurs de journaux étaient nommés à cette époque. Par exemple celui du journal La République qui deviendra plus tard El Jomhouria aujourd’hui avalisée sera nommé par décret du président de l’Assemblée nationale Hadj Ben Alla…
Il faut croire qu’en ce temps là le ministère de l’Information n’avait pas droit au chapitre. Il nous est arrivé de suivre un cortège ministériel dans une camionnette des messageries du journal. On n’avait ni badge ni ordre de mission et même pas de question à poser au ministre sur l’objet de sa visite. Notre rôle consistait à rendre compte de ce qu’il a fait. Quand il avait quelque chose à dire, il le disait au wali et aux responsables locaux parfois l’agence nationale l’APS était conviée.
A l’issue des premières élections communales en Algérie, un ministre dont nous tairons le nom a réuni dans son bureau la presse étrangère pour faire le point. A une question d’un confrère parisien intrigué de ne pas voir des journalistes algériens au briefing, le ministre leur a sèchement répondu «ce sont des gamins…».
En fait les journalistes étrangers ont toujours été choyés dans notre pays, particulièrement la presse française. On faisait attention au moindre détail et à la moindre photo publiée sur le pays.
La photo de Paris Match prise à Oran, dans le quartier populaire de Sidi El Houari en 1962, a failli déclencher une crise diplomatique entre Alger et Paris. Cette photo qui représentait un jet d’eau n’avait rien d’exceptionnel ou de particulier sauf que sa légende qui disait «un jet d’eau sans eau, un quartier sans âme et un clando sans espoir»
La publication française sera interdite en Algérie pendant plus de 30 ans ! A l’évidence il n’y en avait que pour les journalistes étrangers censés faire l’éloge du régime en France et ailleurs.Ils avaient droit à tous les égards et rien n’était trop beau pour avoir leurs faveurs. Paul Balta, dans les années 70, était reçu partout et quand il le voulait. Sa position de correspondant permanent du journal Le Monde à Alger lui ouvrait toutes les portes.
Quant à nous, jeunes journalistes sans expérience et sans pedigree, nous étions condamnés à bâtonner des dépêches et à faire des titres à des textes de l’Agence nationale de presse. Notre qualification s’arrêtait là. On avait quand même le droit d’écrire quelques petits articles tout mignons tout beaux sur un poème ou un artiste. Le reste était apparemment l’affaire des «grands».
I .Z.


Notre misère quotidienne


Marginalisation - Un journaliste algérien dans son journal n’avait pas droit au chapitre au lendemain de l’indépendance. On lui faisait à peine confiance.


Les choses marchaient au pif et parfois à l’humeur du directeur. Voici quelques anecdotes authentiques de ces folles années où tout le monde apprenait son métier.
Le 19 juin 1965, le soir même du coup d’Etat ou plutôt du réajustement révolutionnaire qui a mis fin au régime de ben Bella, une importante réunion avait eu lieu à Oran autour du colonel Othman membre du Conseil de la révolution. Le colonel devait expliquer aux autorités le sens de cette opération et la feuille de route qu’elle se proposait. Devant la gravité d’une telle rencontre un journaliste dépêché pour la couverture au journal local La République a téléphoné au rédacteur en chef, un Français à l’époque du nom de Carère pour lui demander de lui envoyer un journaliste. Suffoqué par une telle demande, le rédacteur en chef lui dira «mais c’est toi le journaliste»
- Oui, lui répondra le jeune confrère au bout du fil mais je ne sais pas faire de photos et en plus je n’ai pas d’appareils.
-Il fallait me dire de t’envoyer un photographe… On avait affaire à un directeur qui ne faisait pas très bien la différence entre un typographe et un topographe. Pharmacien de profession, il finira par ouvrir une officine à Paris où il vivrait toujours non sans apporter d’Oran au journal Le Peuple des éléments d’une grande qualité aussi bien sur le plan technique que sur le plan des conseils.
Deux journalistes en 1964 étaient supposés aider et donner des conseils à leurs jeunes confrères d’Alger Chibani Nourredine, aujourd’hui en retraite et Kader Bouhacène qui optera plus tard pour le secteur privé. Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, les annonces pour un décès étaient payantes et elles étaient encore plus chères quand elles étaient accompagnées d’une photo.
Lorsqu’un reporter devait écrire un article sur une réunion quelconque il lui était fait obligation de citer tous les participants en tout cas les plus importants et les plus en vue en indiquant leurs noms, leurs prénoms, leurs âges, leurs fonctions et éventuellement leurs antécédents.
Cela pour une raison bien simple : la hausse du tirage et surtout le tirage d’un jeu de photos pour chaque participant qui rapportait gros. Au cas où l’un d’eux estimerait qu’il n’était pas assez visible dans la photo, la direction lui présentait publiquement ses excuses et publiait une seconde fois cette photo de groupe.
Un commissaire du parti pouvait exiger et obtenir la tête d’un directeur de journal ou la mutation d’un journaliste hors de sa circonscription. Le cas le plus connu est celui du journaliste Amar Belkhodja qui a toujours excercé à El Moudjahid à Tiaret. Pour une raison inconnue le mouhafedh de l’époque exigera du DG du journal la mutation de notre confrère Amar. Il optera provisoirement pour la wilaya de Sidi Bel Abbes. Son «exil» durera presque un an.
I. Z.

Un métier terrible


Déconsidération - Si certains responsables en haut lieu à Alger nous considéraient comme des gamins, à l’intérieur du pays le métier de journaliste n’était pas plus reluisant de par l’absence de respect des autorités locales.


Ces autorités, à leur décharge, ignoraient tout de ce job et pensaient que nous étions des agents à leur service. Un préfet (c’est le titre que les walis avaient à l’époque) nous a fait téléphoner par son cuisinier à 1h30 du matin pour qu’on lui envoie, dans les salons de la préfecture, des journalistes et des photographes.
Devant l’insistance du cuistot nous lui avons tout de même posé la question croyant que quelque chose de grave se passait. Sa réponse nous a sidérés : «Le préfet vous demande de faire vite car il reçoit une délégation vietnamienne. La soirée est animée par «cheikh el Ghaffour de Nedroma.
La délégation est actuellement au dessert, donc vous avez juste le temps de prendre quelques clichés historiques avant que cela ne soit trop tard».
Un quart d’heure plus tard alors que la délégation était au thé et au kalb el louz, le même cuistot rappelle «le préfet est hors de lui, vous lui avez fait une grande hachma».
Ce même préfet sera soigné aux Etats-Unis avec l’autorisation de ses supérieurs hiérarchiques. A son retour il convoquera toute la presse pour distribuer aux journalistes la liste écrite des questions à lui poser et seulement ces questions.
Dans ses différentes réponses à ses différentes questions qu’il s’est lui même posées, la guerre menait à l’époque les Américains au Vietnam serait… juste ou plutôt… fondée. Il sera vertement remis en place par ses chefs.
Nous avons assisté de par notre contact direct avec les réalités du terrain à des situations qui dépassent le burlesque. Il était de tradition par exemple lorsque le «frère» Ben Bella arrivait à Oran de prendre dans la grande salle de l’aéroport une photo souvenir avec au milieu le rais et tous les responsables qui l’accompagnaient en plus des chefs de Kasmas et du commissaire du parti.
Cette fois, le photographe Adde du journal La République se mêlera les pinceaux et tardera à appuyer sur le déclic. Pour sauver les apparences, le commissaire un certain Mustapha Maghrous soufflera à l’oreille du président le surnom du photographe qui était Pikwik.
A la surprise générale, Ben Bella s’adressera au photographe, en public et en ces termes «Alors Pikwik qu’est-ce que tu attends pour nous prendre en photos ?»
Il va sans dire que le pauvre reporter appuiera tout de même sur son bouton. Enfin, dernière anecdote avant de clore ce chapitre toujours à propos de Ben Bella et de sa relation avec la presse : alors qu’il devait partir le lendemain sur Laghouat pour inaugurer le pipe de Haoud el Hamra, Ben Bella déclarera à Arzew devant une vingtaine de travailleurs en 1964.
«Je nationaliserais le pétrole…» Quelques minutes plus tard, son directeur de protocole Bousselhem, viendra voir les deux ou trois journalistes qui avaient pris des notes du président. «N’écrivez pas ce qu’il vient de déclarer, ce n’est pas encore le moment»
Bref on aura tout vu dans le cycle Ben bella.
I. Z.

Le cheval

n Le journal était considéré à l’époque comme bien de l’Etat et même un bien de souveraineté, comme les wilayas ou les dairas. Et de nombreux citoyens dans les années 60 pensaient qu’une publication était aussi un centre de décision. Pendant la campagne de «sendouk el tadamoune» (le fameux ou plutôt la fameuse caisse de solidarité) qui a réussi à mobiliser dans des caisses vides de l’Etat des tonnes de bijoux et d’or, un citoyen n’ayant rien à offrir à son pays est venu un soir au journal La République donner en cadeau son seul cheval de l’écurie. Il a fallu toutes les peines du monde pour lui faire admettre qu’il devait orienter son cadeau ailleurs, là au moins où on peut s’occuper de lui.
I. Z