Alors que le HCR dénonce  : «un nettoyage ethnique » / Rohingyas de Birmanie : que va décider le Conseil de sécurité ?

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     
Réunion  à huis clos


Débats - L'ONU va réunir ce mercredi son Conseil de sécurité afin de discuter, à huis clos, de la crise des Rohingyas, qui continuent d'affluer par milliers vers le Bangladesh, où plus de 370 000 personnes sont arrivées depuis fin août pour fuir les violences en Birmanie.


Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al Hussein, avait évoqué lundi "un exemple classique de nettoyage ethnique". "Nous avons reçu de multiples rapports et des images satellites montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingyas, et des informations cohérentes faisant état d'exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite", avait-il déclaré. La réunion du Conseil de sécurité s'annonce d'ores et déjà
tendue : la Chine, qui est le premier investisseur étranger en Birmanie, a réitéré hier son "soutien" à Naypyidaw et loué "ses efforts pour préserver la stabilité de son développement national". Human Rights Watch et Amnesty International ont regretté l'inaction du Conseil de sécurité de l'ONU dans le traitement de la crise. La réunion de ce mercredi doit se tenir à huis clos, comme une précédente rencontre, le 30 août, qui n'avait été suivie d'aucune communication. "Il s'agit, semble-t-il, d'un nettoyage ethnique de grande ampleur, et le Conseil de sécurité n'est pas capable d'ouvrir ses portes et de parler face aux caméras ? C'est vraiment épouvantable", a regretté Louis Charbonneau, directeur pour les Nations unies de Human Rights Watch. "Sans une déclaration publique des membres du Conseil de sécurité, le message adressé au gouvernement birman est funeste, et ils vont continuer à faire ce qu'ils font", a critiqué Sherine Tadros d'Amnesty International. Le Conseil des droits de l'homme de l'ONU a mis sur pied le 24 mars "une mission internationale indépendante" pour enquêter sur des exactions présumées des membres de l'armée contre les Rohingyas, mais la Birmanie n'a pas autorisé les experts à se rendre sur place. La nouvelle flambée de violences, dans une région souvent en proie aux troubles, a commencé fin août avec des attaques de rebelles rohingyas contre la police birmane, déclenchant la répression de l'armée. Bilan, plus de 400 morts - la plupart rohingyas - selon l'armée, l'ONU évoquant plus de 1 000. Les rebelles ont déclaré dimanche un cessez-le-feu unilatéral d'un mois, mais le gouvernement birman a répondu qu'il ne négociait pas avec des "terroristes". En visite dans les camps hier, la Première ministre bangladaise, Sheikh Hasina, a demandé au gouvernement birman de "cesser de torturer des personnes innocentes". Traités comme des étrangers en Birmanie, un pays à plus de 90% bouddhiste, les Rohingyas sont apatrides même si certains vivent dans le pays depuis des générations.

Drame humanitaire

À la frontière entre la Birmanie et le Bangladesh, pendant que le dossier des Rohingyas prenait de l'ampleur au niveau diplomatique, la crise humanitaire s'aggravait. Des bateaux de Rohingyas ont accosté toute la journée encore sur la rive bangladaise de la rivière Naf, a constaté une journaliste de l'AFP TV. De l'autre côté, les panaches de fumée de villages en feu montaient dans le ciel. Deux hommes transportaient une femme âgée dans un panier. Le nombre exact de réfugiés de cette minorité musulmane persécutée pourrait être beaucoup plus élevé, ont précisé les Nations unies, qui estiment que de "nombreux arrivants sont encore en mouvement et restent au bord des routes, ce qui rend difficile de les inclure dans les calculs". Autorités locales et organisations internationales peinent à prendre en charge cette marée humaine, d'une ampleur sans précédent pour ce conflit. Malades, blessés pour certains, affaiblis et affamés, les Rohingyas arrivent complètement démunis dans une zone où les camps miséreux sont déjà surpeuplés.

De multiples discriminations

Les Rohingyas sont victimes de multiples discriminations - travail forcé, extorsion, restrictions à la liberté de mouvement, règles de mariage injustes et confiscation des terres. Mais pour Min Aung Hlaing, chef de l'armée birmane, les "+Rohingyas+ ne font pas partie de l'histoire du pays". La dirigeante birmane et prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est très critiquée pour sa retenue sur ce sujet mais reste fortement soutenue dans son propre pays. D'autres prix Nobel de la paix, Malala Yousafzai et l'archevêque sud-africain Desmond Tutu puis le dalaï lama, admiré par Aung San Suu Kyi, l'ont appelée à intervenir. La cause des Rohingyas trouve aussi un écho particulier dans le monde musulman, où les images présentées comme des exactions de l'armée birmane sont largement partagées sur les réseaux sociaux. Hier, le guide suprême iranien Ali Khamenei a estimé que leur sort marquait "la mort du prix Nobel de la paix". La tâche d'Aung San Suu Kyi est compliquée par la montée des bouddhistes extrémistes ces dernières années et par la grande autonomie de l'armée birmane, qui reste toute-puissante dans cette zone de conflit.

La plus grande population apatride au monde


Minorité -  Un million de Rohingyas vivent en Birmanie, depuis des générations pour certains. Mais les Birmans les considèrent comme des Bangladais, en faisant la plus importante population apatride au monde.


La crise actuelle, avec plus de 370 000 personnes enfuies au Bangladesh voisin depuis le 25 août, s'enracine dans la partition des Indes britanniques, qui incluaient Birmanie et Bangladesh. Ces musulmans sunnites parlent une forme du chittagonien, dialecte bengali utilisé dans le sud-est du Bangladesh, d'où ils sont originaires. La plupart vivent en Etat Rakhine, dans le nord-ouest de la Birmanie, mais ils sont apatrides, la Birmanie leur refusant la citoyenneté. La loi birmane sur la nationalité de 1982 spécifie en effet que seuls les groupes ethniques pouvant faire la preuve de leur présence sur le territoire avant 1823, date de la première guerre anglo-birmane, peuvent obtenir la nationalité birmane. Les représentants des Rohingyas assurent qu'ils étaient là bien avant cette date. Des milliers d'entre eux ont fui le pays ces dernières années par la mer pour rejoindre la Malaisie ou l'Indonésie. D'autres ont choisi de fuir vers le Bangladesh, où des dizaines de milliers fuient depuis les violences de fin août entre armée birmane et rebelles rohingyas. Considérés comme des étrangers en Birmanie, les Rohingyas sont victimes de multiples discriminations - travail forcé, extorsion, restrictions à la liberté de mouvement, règles de mariage injustes et confiscation des terres. Ils ont également un accès limité à l'éducation, ainsi qu'aux autres services publics. Depuis 2011, et la dissolution de la junte militaire ayant régné pendant près d'un demi-siècle sur le pays, les tensions entre communautés se sont accrues. Un puissant mouvement de moines nationalistes n'a cessé ces dernières années d'attiser la haine, estimant que les musulmans représentent une menace pour la Birmanie, pays bouddhiste à plus de 90%. En 2012, de violents affrontements ont éclaté dans le pays entre bouddhistes et musulmans faisant près de 200 morts, principalement des musulmans. En octobre dernier, nouvelle poussée de violences: l'armée a lancé une grande opération après l'attaque de postes frontières par des hommes armés dans le nord de l'Etat Rakhine. Accusant les forces de sécurité de multiples exactions, des dizaines de milliers de civils avaient fui leur village. Le scénario se répète depuis fin août, de façon décuplée. Les attaques à l'origine de l'opération de l'armée ont été revendiquées par l'Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), un groupe qui a émergé récemment, face à l'absence d'avancées sur le dossier par le gouvernement birman. Une commission internationale dirigée par l'ex-secrétaire général de l'ONU Kofi Annan a récemment appelé la Birmanie à donner plus de droits à sa minorité musulmane des Rohingyas, faute de quoi elle risque de "se radicaliser".


Nouveaux morts au Bangladesh

Le Bangladesh a découvert sept nouveaux corps de réfugiés rohingyas morts dans des naufrages de bateaux en fuyant les violences en Birmanie, ont annoncé ce mercredi les autorités. Depuis fin août et la nouvelle flambée de violences dans l'État birman du Rakhine (ouest), une centaine de personnes ont péri en tentant la périlleuse traversée de la rivière Naf, qui sépare la Birmanie du sud-est du Bangladesh, ou via le golfe du Bengale. "Nous avons trouvé sept corps aujourd'hui, dont des enfants, qui ont échoué sur la rive de la rivière Naf de notre côté", a déclaré à l'AFP le colonel S.M. Ariful Islam, commandant des gardes-côtes du Bangladesh. Selon cette source, certains de ces corps provenaient du naufrage d'un bateau rohingya dans la nuit de mardi près du village frontalier de Shah Porir Dwip. D'autres dépouilles dataient vraisemblablement d'accidents antérieurs, survenus il y a trois ou quatre jours. "Ces corps ont été trouvés très déformés", a indiqué le colonel Islam. Ces découvertes macabres portent à au moins 99 le nombre de Rohingyas morts dans des naufrages depuis le 25 août, selon des chiffres de la police. "La majorité des victimes sont des enfants. Certains des corps portaient des traces de balles", a précisé Humayun Rashid, chef adjoint de la police du district de Cox's Bazar, qui jouxte la Birmanie. Selon l'ONU, des centaines de bateaux surpeuplés de Rohingyas, souvent des rafiots de pêcheurs qui ne sont pas conçus pour transporter des passagers, ont accosté près des villages bangladais de Shamlapur et Shah Porir Dwip depuis une semaine. Au moins 370.000 membres de la minorité musulmane persécutée en Birmanie ont trouvé refuge au Bangladesh depuis le 25 août, submergeant les capacités d'accueil des réfugiés de ce pays parmi les plus pauvres de la planète.

Suu Kyi annule un déplacement à l'ONU

La dirigeante birmane Aung San Suu Kyi a annulé un déplacement à l'Assemblée générale des Nations unies qui réunit son Conseil de sécurité, aujourd’hui, sur ce dossier. L'ex-dissidente et prix Nobel de la paix est sous le feu des critiques de la communauté internationale pour son silence sur le sort de cette minorité musulmane du pays, qui fuit à nouveau en masse la Birmanie. Malgré cela, elle reste très peu loquace sur la crise et continue d'afficher son soutien à l'armée dans son opération contre les "terroristes". L'ancienne icône de la démocratie, qui semble s'enfoncer dans son silence, "n'assistera pas à l'Assemblée générale de l'ONU" fin septembre, a annoncé à l'AFP Zaw Htay, son porte-parole. L'an dernier, à la tribune de cette Assemblée générale, la prix Nobel de la paix, qui dirige de facto le gouvernement birman depuis avril 2016, s'était engagée à soutenir les droits de la minorité musulmane. Elle avait promis de "s'opposer fermement aux préjugés et à l'intolérance" et de promouvoir les droits de l'homme, tout en demandant à la communauté internationale de se montrer "compréhensive et constructive". Suu Kyi "nous avait promis la paix mais nous ne l'aurons jamais. Nous avons été et continueront sans cesse à être persécutés", a déploré un réfugié Rohingya qui vit depuis 25 ans au Bangladesh.