Elections législatives  en Allemagne  : Vers un gouvernement Merkel IV

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     

Oui, mais avec quels alliés ?


Incertitudes -  A dix jours des élections, une nouvelle victoire d'Angela Merkel semble inéluctable, mais les jeux sont loin d'être faits concernant la coalition gouvernementale qui fixera le cap de la politique allemande des prochaines années.


Il faudrait que la chancelière conservatrice, largement en tête des sondages depuis des semaines, commette "une faute politique colossale" d'ici le scrutin législatif du 24 septembre pour ne pas décrocher un quatrième mandat, estime le magazine Der Spiegel. Ce n'est pas dans ses habitudes. Dans son dernier pointage, l'institut Forsa crédite le camp des conservateurs -l'Union chrétienne-démocrate (CDU) flanquée de l'allié bavarois CSU- de 37% des intentions de vote. Certes son plus mauvais score depuis quatre mois, mais toujours à des lieues des sociaux-démocrates de Martin Schulz (23%). L'ex-président du Parlement européen, brièvement enfant chéri des Allemands en début d'année, n'arrive pas à mobiliser autour des injustices sociales, thème centrale de sa campagne, à un moment où la première économie européenne est en pleine croissance, avec un chômage à son plus bas niveau depuis la réunification. Fidèle à elle-même, celle qui dirige le pays depuis déjà douze ans se pose en garante de la stabilité face aux nombreuses crises dans le monde, et ne prend aucun risque. "Pour moi, la formation du gouvernement elle-même sera plus passionnante que le vote en-soi, car il y a beaucoup de possibilités" et toutes "compliquées", souligne Oskar Niedermayer, politologue à l'Université libre de Berlin. Car loin d'atteindre la majorité absolue, les conservateurs sont condamnés à trouver un ou des partenaires. Merkel, 63 ans, a rejeté toute alliance avec les extrêmes: la droite populiste de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne), qui devrait entrer à la chambre des députés, et la gauche radicale (Die Linke). C'est entre ces deux partis que se décidera la troisième place du scrutin selon les sondages, qui les placent à environ 10%. Après huit ans de grande coalition ("Groko") entre CDU-CSU et le SPD (2005-2009 puis 2013-2017), les Allemands aspirent en majorité à une alliance des "noirs" conservateurs avec les "jaunes" libéraux du FDP, selon l'institut Insa. Mais le petit parti libéral, éjecté du Bundestag en 2013, n'est crédité que de 8% des votes, et gouverner avec son chef, le photogénique Christian Lindner pourrait s'avérer conflictuel. Il plaide pour une levée des sanctions infligées à la Russie depuis l'annexion de la Crimée et rejette catégoriquement les propositions françaises de réforme de la zone euro, notamment d'un budget européen vu comme une tentative larvée de mutualiser les dettes dans la région. Angela Merkel n'a pas exclu non plus de faire appel aux Verts pour une union à trois, inédite sur le plan national. Une coalition dite "Jamaïque" en raison des trois couleurs des partis. "Il est très difficile de prédire" la future coalition, juge Timo Lochocki du German Marshall Fund. D'autant plus que "25% des électeurs allemands ne savent toujours pas pour qui ils voteront". R. I./Agences

Nouvelle «Groko»

Une nouvelle "Groko" reste l'option la plus simple, et synonyme de continuité dans la politique allemande aussi bien à l'intérieur qu'à l'international. Mais elle ne ferait pas les affaires d'un SPD en pleine crise existentielle. Le plus vieux parti d'Allemagne sort déjà exsangue de son alliance avec Merkel, pour qui il a joué les " idiots utiles" en imposant des idées -comme le salaire minimum- pour lesquelles la chancelière s'attribue aujourd'hui les lauriers, souligne die Zeit. Et le risque est grand de voir "proliférer encore davantage ce qui pousse déjà à grande vitesse: l'AfD", juge l'hebdomadaire. Ce parti catalyse le vote protestataire dans le pays, où beaucoup d'Allemands ne profitent pas de la croissance mais ont vu au contraire leurs conditions de vie se dégrader. Avec l'arrivée du parti anti-islam et anti-euro au Bundestag, c'est aussi un débat à la tonalité nationaliste qui va s'inviter dans l'hémicycle de la représentation du peuple, pour la première fois depuis la fin de la dernière guerre mondiale, s'inquiètent les médias. "C'est une part de notre réalité politique et sociétale", a jugé le ministre de la Justice social-démocrate Heiko Maas. "Nous devons l'accepter".

Poids lourds : objectif chancellerie 

Depuis la Seconde guerre mondiale, tous les gouvernements ouest-allemands puis allemands ont été dirigés par le parti chrétien-démocrate (CDU), allié aux conservateurs bavarois de la CSU, ou plus rarement par les sociaux-démocrates du SPD. Les deux camps rivaux ont même été partenaires dans trois "grandes coalitions", dont deux dirigées par Angela Merkel, en 2005-2009 et depuis 2013. Largement en tête des sondages, les conservateurs de Mme Merkel semblent partis pour garder la chancellerie, avec une ligne politique au centre, mais ils devront trouver un ou plusieurs partenaires. Le SPD pourrait donc avoir à décider le 24 septembre s'il se voit gouverner ou s'opposer.

La «chancelière  de l'automobile»


Discours -  En inaugurant le salon de l'automobile de Francfort (IAA) ce jeudi, Angela Merkel devait rappeler à l'ordre une industrie reine en Allemagne qu'elle a longtemps soutenue sans modération, un exercice d'équilibriste en pleine campagne législative.


L'industrie automobile a commis des "fautes impardonnables" mais représente "un des piliers du succès allemand": ces quelques mots prononcés début septembre devant le Parlement résument le dilemme de la dirigeante conservatrice, en lice pour un 4e mandat à l'issue des élections du 24 septembre. Surnommée "chancelière de l'automobile" quand elle se battait à Bruxelles contre un plafond d'émissions de gaz polluants défavorable aux constructeurs allemands, Mme Merkel a senti le vent tourner et multiplié les déclarations sur le sujet ces dernières semaines, allant jusqu'à se dire "en colère". Attendue dans la matinée à Francfort, elle devait féliciter l'industrie allemande pour ses récentes annonces destinées à étoffer l'offre de voitures électriques, sans pour autant se montrer trop conciliante après des scandales à répétition. "Il y a une certaine frustration chez elle à voir que la relation étroite qu'elle a entretenue avec le secteur automobile ne lui est pas favorable actuellement", estime Stefan Brazel, de l'institut CAM, tablant sur une plus grande "lucidité" à l'avenir du gouvernement face à l'industrie. Plus cynique, son confrère Ferdinand Dudenhöffer, du CAR, juge que la réaction de la chancelière vise à "faire ce qui est populaire" et que le durcissement de son discours pourrait ne pas durer si elle est réélue. L'idylle de longue date entre politiques et constructeurs allemands a commencé à souffrir avec la révélation en plein IAA 2015, il y a presque deux ans jour pour jour, de la tricherie du fleuron Volkswagen sur ses moteurs diesel, qui a depuis éclaboussé le reste du secteur. Nombreux sont les constructeurs soupçonnés soit d'avoir fraudé, soit d'avoir exploité une réglementation floue pour masquer les émissions polluantes de leurs véhicules. Rien qu'en Allemagne, des procédures visent VW et ses filiales Audi et Porsche mais aussi Daimler, fabricant des Mercedes-Benz, et l'équipementier Bosch. Un nouveau scandale est venu écorner l'image de l'industrie cet été, les grands noms de l'automobile allemande étant soupçonnés d'entente illégale pendant des décennies. S'ajoute à ce contexte la perspective de voir la justice interdire la circulation des véhicules les plus polluants dans les quelque 70 villes allemandes dépassant les normes européennes d'oxydes d'azote (NOx), telles que Stuttgart et Munich. "La pression sur les responsables politiques grandit (...) En Allemagne, le pays de l'auto, priver quelqu'un de sa voiture est inconcevable pour la plupart des gens", observe Peter Fuss, expert du cabinet EY interrogé par l'AFP.


«Sauver le diesel»

Les dérives du diesel se sont donc imposées dans la campagne opposant les conservateurs de Mme Merkel aux sociaux-démocrates de Martin Schulz, qui gouvernent ensemble depuis 2013. Pour Sweelin Heuss, directrice de Greenpeace Allemagne, la collusion avec le lobby automobile est au coeur du problème. "La grande coalition a courtisé, soutenu et couvert une industrie automobile qui a menti à la population et l'a trompée pendant des années", dénonce-t-elle. Malgré sa prise de distance, la chancelière ne peut se permettre de trop pointer du doigt l'industrie automobile. Cette dernière forme, avec ses quelque 800.000 emplois, "un important pilier de notre succès économique, de notre réputation de nation exportatrice et du label de qualité "Made in Germany", a récemment rappelé la dirigeante. Si Mme Merkel admet une "perte de confiance envers la technologie diesel", elle se refuse à programmer l'abandon des moteurs thermiques, contrairement à ses voisins français et britannique, estimant que les voitures diesel et essence seront nécessaires "encore des décennies". "Les Allemands croient encore qu'ils doivent sauver le diesel, y compris les politiques et la chancelière", soupire M. Dudenhöffer. L'attachement des constructeurs allemands à cette technologie s'explique par le besoin qu'ils en ont pour abaisser le bilan d'émissions de CO2 de l'ensemble de leur flotte, souvent composée de grosses cylindrées, et ainsi respecter la réglementation européenne.

Libéraux et Verts : objectif gouvernement

Longtemps "parti charnière" capable de faire et défaire les coalitions, les libéraux du FDP avaient essuyé en 2013 une telle gifle électorale (4,76%) qu'ils étaient sortis de la chambre des députés. Leur retour au Bundestag serait une victoire pour la jeune direction du parti et les mettrait en position de s'allier aux conservateurs. Les Verts, entrés au gouvernement de 1998 à 2005 sous la direction du SPD, vont devoir clarifier leur ligne: gouverner cette fois avec les conservateurs et les libéraux, dans un mariage inédit au niveau fédéral ? Ou se rapprocher dans l'opposition du SPD et de la gauche radicale ? Cette question tactique se double d'un débat de fond: avec l'abandon progressif du nucléaire décidé en 2011, puis l'adoption cette année du mariage gay, les Verts ont perdu deux de leurs thèmes historiques, les obligeant à redéfinir leur identité.

AfD et Die Linke : s'ancrer dans l'opposition

Créé au printemps 2013, le parti de droite populiste de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) avait échoué à l'automne suivant à entrer au Bundestag, la chambre basse du Parlement. Donnée autour de 8-10%, la formation semble cette fois en mesure d'y parvenir. Elle reste loin de son pic à 15-16% d'intentions de vote au plus fort de la crise des réfugiés et devra régler les tensions au sein de sa direction, partagée entre une ligne flirtant avec l'extrême droite et une ligne plus nationalo-conservatrice. Le parti gauche radicale Die Linke, formé en 2007 par d'anciens communistes est-allemands et des déçus du SPD, est un partenaire de coalition dans plusieurs gouvernements régionaux, dont celui de Berlin. Mais son entrée dans un gouvernement mené par le SPD au niveau fédéral est pour l'heure très improbable.