L’un a mis sa résistance à l’épreuve, l’autre s’y est imposé / Europe : le courant nationaliste et celui de l’extrême droite au centre de l’actualité en 2017

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Du Brexit à la Catalogne


Epreuve - Les turbulences de la Catalogne après le coup de poing du Brexit:, les nouvelles formes empruntées par le nationalisme testent la pertinence et la solidité de l'Union européenne, relèvent des analystes du continent.


Les velléités d'indépendance de la province espagnole ont pour l'instant échoué. Mais elles ont rappelé les lignes de faille qui parcourent l'Europe, avec des communautés, ou un pays entier, qui revendiquent leur spécificité et veulent être indépendantes d'un pouvoir central accusé de leur couper les ailes. Au Royaume-Uni, ce fut la rupture avec Bruxelles au nom de la souveraineté et du refus de financer une organisation de bureaucrates imposant ses règles et empêchant l'île de se déployer mondialement — du moins selon les partisans du Brexit.
En Catalogne, les arguments émotionnels remontant à la dictature franquiste se sont cumulés à d'autres économiques pour justifier l'indépendance face à un Etat espagnol considéré comme un frein à la prospérité et l'expression d'une identité. «Les nationalistes ont compris que dans des régions développées et prospères, il ne faut plus seulement faire appel à l'idée d'une nation dont la culture serait opprimée depuis la nuit des temps. Le nationalisme culturel et ethnique est dorénavant ‘‘légitimé’’ par des motifs économiques, surtout en invoquant le refus de solidarité fiscale avec des régions plus pauvres», relève Bruno Yammine, historien spécialiste de l'histoire de la Belgique.
Les Brexiters ont ainsi avancé un argument à la trompeuse simplicité : donnons plutôt à notre service de santé public l'argent que nous versons à fonds perdu dans l'UE. A Barcelone, «il y avait l'idée d'une Catalogne qui pourrait être une plateforme internationale dans le cadre de l'UE, une plateforme à la nord-américaine qui pourrait amener de la croissance supplémentaire, c'est ce qui a animé l'hypothèse sécessionniste», relève Andres de Blas Guerrero, politologue à l'Université espagnole d'enseignement à distance.
A côté des facteurs économiques, le discours sur une identité nationale menacée par l'immigration et le rejet des élites, qui nourrissent la version populiste du nationalisme, se sont dégagés comme des thèmes dominants.
Pour Renaud Thillaye, analyste sur les questions européennes chez Flint Global à Londres, le succès du nationalisme est lié «d'un côté, à la corruption et au discrédit des partis traditionnels, et à la soif d'une démocratie plus proche. D'un autre, au besoin d'un ancrage culturel autour d'une langue et d'un patrimoine commun à une époque où tout va très vite, et où le caractère artificiel des Etats nations ressort d'autant plus».
En toile de fond, la mondialisation, qui renforce les écarts de richesse entre gagnants et perdants, met à l'épreuve la solidarité nationale.
R. I./Agences

«Combat d'arrière-garde»


Constat - «Les systèmes politiques en Europe n'ont jamais été aussi instables, avec des retournements de vote et la perte du soutien aux partis établis…»

L’UE veut, cependant, à tout prix éviter la multiplication des Etats et fait tout pour décourager les aspirations indépendantistes, même si les Ecossais, les Catalans ou les Corses «voient a priori dans l'UE un allié potentiel contre les Etats centraux», souligne Renaud Thillaye. Elle n'a pas levé le petit doigt dans la crise catalane et a évité de garantir aux Ecossais un statut à part à l'issue du Brexit, comme ils l'ont un temps espéré.
C'est ce qui fait dire à Bruno Yammine que «le danger posé par le nationalisme catalan, et par extension par tous les nationalismes au sein des Etats membres, n'est que théorique. Aucun Etat ne désire une prolifération du séparatisme, vu que presque chaque pays européen a lui-même des minorités dont certaines figures de proue ont des aspirations nationalistes».
De fait, l'Union a jusqu'ici passé le test de résistance. Certes, le départ du Royaume-Uni a été un rude choc. Mais le pays n'était pas dans l'euro, ce qui a déjà évité l'instabilité financière. Et les douloureuses négociations du Brexit doivent faire passer l'envie aux autres membres du club de l'imiter. Mais le danger n'est pas complètement écarté, au niveau régional comme national. «La donne régionale n'est pas près de disparaître, de même que le rôle des grandes villes autour desquelles s'organisent des écosystèmes à vocation mondiale», relève Renaud Thillaye. «Les pays qui ne sauront pas trouver un débouché à ces demandes risquent d'aller vers des troubles importants, comme on le voit en Catalogne.»
Pour Matthew Goodwin, politologue de l'université de Kent, «les systèmes politiques en Europe n'ont jamais été aussi instables, avec des retournements de vote et la perte du soutien aux partis établis, tandis que la division entre nationalistes et cosmopolitains devient aussi importante que la division traditionnelle droite/gauche». Les élections l'an prochain en Italie, Hongrie et Suède seront ainsi une occasion de tester l'enracinement des partis anti-élites, eurosceptiques et populistes qui se présentent.

Elle est devenue incontournable


Avancée - Depuis les années 2000, l'extrême droite gagne du terrain en Europe. En 2017, plusieurs scrutins-clés ont confirmé la tendance en France, en Allemagne, en Autriche et aux Pays-Bas. Le succès des partis populistes, eurosceptiques et hostiles à l'immigration accélère la recomposition du paysage politique, mais génère aussi des frictions au sein de ces formations.


Chocs en stock : les partis d'extrême droite ont enchaîné les scores historiques, même s'ils n'ont accroché aucune victoire nationale à leur tableau de chasse.
«L'extrême droite en Europe aujourd'hui est plus populaire que jamais depuis 1945», constate le chercheur néerlandais Cas Mudde, professeur associé à l'Université de Georgie (Etats-Unis). Le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders est devenu en mars la deuxième force du Parlement néerlandais, derrière les libéraux, avec 20 sièges sur 150 et un gain de cinq élus.
En France, la présidente du Front national, Marine Le Pen, s'est qualifiée pour le second tour de la présidentielle du printemps, en doublant quasiment le nombre de voix obtenues par Jean-Marie Le Pen 15 ans plus tôt.
Choc encore aux législatives allemandes de septembre avec la percée sans précédent de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), entrée au Bundestag avec 12,6% des voix, contre 4,7% il y a quatre ans. Les résultats de Marine Le Pen et Geert Wilders, qui visaient la victoire finale dans leurs pays respectifs, ont pu donner le sentiment d'une contre-performance, mais «le verre est bien aux trois quarts plein pour les forces nationalistes», estime le politologue français Patrick Moreau. Le FPÖ autrichien, aîné de la famille nationaliste européenne, a clos ce gymkhana électoral sur un score proche de son record, lors des législatives du 15 octobre (26%), et a obtenu trois ministères régaliens (Intérieur, Défense, Affaires étrangères) au sein du gouvernement qu'il partage avec les conservateurs. En Italie et en Suède, où des législatives sont prévues en 2018, l'extrême droite est en embuscade.
Comment expliquer cette percée ? «Chaque pays raconte une histoire différente, mais derrière le succès des droites radicales, on retrouve toujours la notion d'insécurité, réelle ou perçue, liée aux flux migratoires, au terrorisme ou aux incertitudes économiques», note Mabel Berezin, professeure de sociologie à l'université américaine de Cornell.

Echiquier chamboulé

Ostraciser, copier, coopérer ? Les autres formations politiques, notamment le camp conservateur, sont bousculées par l'enracinement de l'extrême droite, et contraintes d'adapter leur stratégie. Le choix du jeune conservateur autrichien Sebastian Kurz, 31 ans, de concurrencer le FPÖ sur les thèmes de l'immigration, de la place de l'islam dans la société et de la sécurité, a logiquement conduit les deux partis à sceller un accord de coalition.
«Kurz est allé très loin dans son rapprochement idéologique avec le FPÖ, une stratégie qui peut marcher à condition qu'il ne brade pas complètement l'identité de son parti», avertit le politologue autrichien Thomas Hofer.
En Bulgarie, le parti de centre droit du Premier ministre, Boïko Borisov, gouverne depuis mars avec une coalition de partis nationalistes.
En Hongrie, le positionnement de plus en plus xénophobe de Viktor Orban, issu du camp conservateur, permet paradoxalement aujourd'hui au parti extrémiste Jobbik, qui a modéré son discours, de se présenter comme la principale alternative au dirigeant.
En France, des alliances avec l'extrême droite restent exclues par les partis traditionnels, tout comme en Allemagne et aux Pays-Bas. Mais la droite française vient de se choisir pour leader un élu quadragénaire, Laurent Wauquiez, accusé de surfer sur les thèmes du parti de Marine Le Pen. Cas Mudde prédit cependant que les partis traditionnels cherchant à imiter l'extrême droite n'enregistreront que «des succès de court terme» car ils sous-estiment le sentiment anti système de cet électorat.



Immigration «une préoccupation-clé»

Le succès de l'extrême droite dans des pays prospères comme l'Allemagne et l'Autriche conforte «les analyses qui montrent depuis des décennies que l'immigration est une préoccupation-clé» de l'électorat d'extrême droite, explique Cas Mudde. L'AfD et le Parti de la liberté d'Autriche (FPÖ) ont enregistré leurs succès dans des pays qui ont été parmi ceux, en Europe, à avoir accueilli le plus de migrants depuis 2015, alimentant les débats sur le coût des prestations et sur la capacité d'intégration des nouveaux venus.
La présence d'immigrés ne détermine pas seule les performances des droites extrêmes, qui profitent aussi d'un ressentiment vis-à-vis des partis et des élites politiques, économiques ou culturelles.

Gérer le succès

Les turbulences internes traversées par le Front national et l'AfD depuis leurs poussées électorales illustrent la difficulté à mettre durablement entre parenthèse des divergences internes parfois profondes, liées à des choix ­­­­­idéologiques ou des rivalités individuelles. L'année 2017 a aussi vu imploser le parti populiste et europhobe des Vrais Finlandais, mis à mal par l'exercice du pouvoir depuis 2015 au sein d'une coalition avec les centristes et les conservateurs. «La position d'allié minoritaire est toujours la plus inconfortable», note Thomas Hofer. Le FPÖ a mis plusieurs années à panser les plaies nées de sa première coalition avec les conservateurs entre 2000 et 2007. Pour M. Hofer, «des partis comme le FPÖ ont un ADN d'opposant, pas évident à convertir en attitude de gouvernement».