Démissions, manifestations, protestations… / Pérou : la grâce accordée à Fujimori met le feu aux poudres

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Un ministre démissionne


Mobilisation - Des familles des victimes de la répression sous les mandats de Fujimori, des partis politiques et des associations de défense des droits de l'homme se préparaient à défiler, ce jeudi, contre la décision de le gracier. Des milliers de Péruviens ont déjà manifesté ces derniers jours.


Le ministre de la Culture péruvien a démissionné hier en réaction à la grâce accordée à l'ex-président Alberto Fujimori, condamné pour «crimes contre l'humanité», une mesure qui indigne une partie de la classe politique et les familles des victimes. «J'ai présenté ma démission en tant que ministre de la Culture», a écrit sur son compte Twitter certifié Salvador del Solar, un acteur et réalisateur populaire de 47 ans, qui s'était toujours dit opposé à un geste envers M. Fujimori. Il s'agit de la première démission au sein du gouvernement de Pedro Pablo Kuczynski depuis sa décision dimanche d'accorder une «grâce humanitaire» à l'ex-président (1990-2000), condamné en 2009 à 25 ans de prison. Trois parlementaires du camp présidentiel ont déjà quitté le parti de M. Kuczynski pour manifester leur colère. Le président exécutif de la télévision et radio publiques, Hugo Coya, a indiqué à l'AFP avoir lui aussi remis sa démission. La décision du Président a provoqué des manifestations de Péruviens, qui l'accusent de tenter de rester au pouvoir avec le soutien des partisans de Fujimori, alors que le pays andin est encore traumatisé par les abus commis sous la présidence de celui-ci dans la lutte contre la guérilla du Sentier lumineux (extrême gauche). L'ancien homme fort du Pérou, d'origine japonaise, a été reconnu responsable de l'assassinat de 25 personnes aux mains d'un escadron de la mort. Il a déjà purgé 12 ans de réclusion. Transféré samedi de sa prison vers une clinique, cet homme de 79 ans, qui souffre de problèmes cardiaques, a vu mercredi son hospitalisation prolongée d'au moins 48 heures, a annoncé son médecin personnel. M. Fujimori «va poursuivre son hospitalisation et ses visites seront limitées, sauf pour la famille. Nous allons voir dans les prochaines 48 heures comment il évolue», a déclaré aux journalistes le docteur Alejandro Aguinaga. «Quand son coeur fonctionnera normalement, il sortira». Cette arythmie, dont il souffre depuis juin, peut dégénérer en infarctus faute de traitement, selon son médecin qui ne sait pas encore si l'ancien chef de l'Etat «passera le Nouvel An hospitalisé». Des familles des victimes de la répression sous les mandats de Fujimori, des partis politiques et des associations de défense des droits de l'homme se préparaient à défiler, ce jeudi, contre la décision de le gracier. Des milliers de Péruviens ont déjà manifesté ces derniers jours. «C'est la deuxième fois que je fais confiance à un Président et qu'il me trahit», a déclaré à l'AFP Rosa Rojas, qui a perdu son mari et son fils de huit ans dans la tuerie de Barrios Altos, perpétrée à Lima par des militaires le 3 novembre 1991.

Kuczynski ment-il ?

l Selon ses dires, le président Kuczynski a gracié M. Fujimori, dont la défense demandait le pardon depuis longtemps, en raison de ses problèmes cardiaques, pour éviter sa mort en prison. Mais beaucoup de Péruviens doutent de ses explications et pensent que son geste fait partie d'une négociation menée en privé avec le clan Fujimori. La grâce renforce la sensation que le Président ment à son peuple : pendant deux ans, il a réfuté tout lien avec Odebrecht, avant que cela soit démenti directement par l'entreprise. Par ailleurs, il a déclaré à plusieurs reprises qu'il n'accorderait pas de grâce à M. Fujimori. Pour le quotidien El Comercio, «ou (Kuczynski) acceptait de l'accorder ou il ne serait plus le président aujourd'hui». Le journal le plus influent du pays ajoute : «Tous ceux qui pensent que Kuczynski ment ont raison.» La grâce n'a pas seulement été rejetée par les familles des victimes et les organismes de défense des droits de l'homme, mais aussi par des alliés du Président : trois parlementaires ont déjà quitté le parti au pouvoir et d'autres démissions sont attendues au sein du gouvernement.

Un héritage en demi-teinte 

Professeur d'université, Alberto Fujimori est élu démocratiquement président du Pérou en 1990 avant, deux ans plus tard, de dissoudre le Parlement et suspendre la Constitution avec l'appui de l'armée, faute de majorité. Après cet «auto-coup d'Etat» («autogolpe») du 5 avril 1992, il fait adopter une nouvelle Constitution taillée à sa mesure avant d'être réélu en 1995. Six mois après une seconde réélection contestée en 2000, il s'enfuit au Japon, terre de ses parents, d'où il annonce par fax sa démission, le 19 novembre. Le Parlement vote sa destitution pour «incapacité morale». Ses derniers mois au pouvoir ont été compliqués par une affaire d'espionnage impliquant son conseiller Vladimiro Montesinos, alors chef des services secrets. Cependant, encore aujourd'hui, de nombreux Péruviens disent avoir apprécié la gestion du président Fujimori et mettent en avant la stabilisation de l'économie sous son mandat. Ils saluent également sa victoire contre les guerillas du Sentier lumineux et du MRTA (Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru).

Faire progresser l’Etat de droit

«Certes, Fujimori a été condamné, il a purgé une partie de sa peine, mais si on souhaite que l'impunité diminue et que l'Etat de droit progresse, créer des exceptions peut ouvrir la porte à d'autres exceptions», estime Gaspard Estrada, directeur de l'Opalc, l'observatoire sur l'Amérique latine des Sciences Po Paris. En toile de fond, il y a «des sociétés divisées sur leur passé, mais en même temps cela arrive dans toutes les sociétés, on pense par exemple au rapport de la France avec la guerre d'Algérie», explique-t-il. «Il y a des franges minoritaires qui expriment leur sympathie vis-à-vis de ces tortionnaires, d'autres majoritaires qui les rejettent». Malgré les 3 200 morts ou disparitions attribuées à son régime (1973-1990), 12% des Chiliens considèrent Augusto Pinochet comme «l'un des meilleurs présidents que le pays ait connu», selon un récent sondage.

Un dernier sursaut d'impunité en Amérique latine ?


Constat - Fujimori sur son lit d'hôpital, Pinochet en chaise roulante, Rios Montt et ses troubles mentaux : malgré les crimes commis sous leurs ordres, ces dirigeants latino-américains à la santé fragile ont bénéficié d'une clémence dénoncée comme une impunité par les défenseurs des droits de l'homme.


Si l'annonce d'une grâce présidentielle pour l'ex-chef d'Etat péruvien, condamné pour «crimes contre l'humanité», a fait déferler dans la rue des milliers de Péruviens en colère, elle a aussi suscité de vives critiques de l'ONU. Le représentant régional du Haut-Commissaire aux droits de l'homme, Amerigo Incalcaterra, a appelé à «éviter toute situation pouvant mener à l'impunité».
Demandant «pardon du fond du cœur», Alberto Fujimori, 79 ans, a reconnu mardi avoir «déçu une partie de (ses) compatriotes». Un euphémisme par rapport à la sévérité de sa condamnation : 25 ans de réclusion, notamment pour l'assassinat de 25 personnes aux mains d'un escadron de la mort, durant son combat contre la guérilla du Sentier lumineux, sous sa présidence (1990-2000).
Il y a 17 ans, c'est l'ex-dictateur Augusto Pinochet, général en retraite de 84 ans, qui débarquait en fauteuil roulant à l'aéroport de Santiago du Chili, tout juste libéré pour raisons de santé après avoir passé 503 jours de détention à Londres. Mais à peine descendu de l'avion, il s'était levé et était reparti à pied accompagné de ses proches. Une provocation, selon ses opposants. «L'âge est un facteur qui fonctionne comme une circonstance atténuante», souligne Lissell Quiroz-Pérez, docteure en histoire et spécialiste de l'Amérique latine à l'université de Rouen (France). «Ces hommes sont des vieillards», ajoute-t-elle, et «ils en jouent aussi : Fujimori est toujours présenté alité, Pinochet, c'était pareil, il paraissait toujours très affaibli. Cela crée dans la population un sentiment de compassion». Au Guatemala, l'ex-dictateur Efrain Rios Montt, 91 ans, attend de connaître le verdict de son procès ouvert en octobre pour le massacre par l'armée de plus de 1 770 Indiens, accusés de soutenir les guérillas de gauche, sous son régime (1982-1983). Mais il n'ira pas en prison en raison de ses troubles mentaux. «Il a très peu de moments de lucidité», assurait en octobre son ancien avocat, Jaime Hernandez. «D'un certain point de vue, c'est lamentable que ceux qui ont violé les droits de l'homme (...) soient protégés par ces mêmes droits, mais ainsi est faite la démocratie», observe Patricio Navia, conseiller académique du Centre pour l'ouverture et le développement de l'Amérique latine (Cadal), qui rejette toutefois le terme d'«impunité» pour Alberto Fujimori, qui a purgé 12 ans de prison. Pour ce politologue chilien, «le cas Fujimori est un retour en arrière, mais un retour en arrière qui survient dans un contexte de plus grande justice contre ceux qui violent les droits de l'homme en Amérique latine». Selon lui, «il y a beaucoup moins d'impunité qu'avant». «Il y a 30 ans, aucun ex-président d'Amérique latine n'allait en prison», et désormais plusieurs ex-dirigeants, au Guatemala (Otto Pérez Molina) et au Pérou (Ollanta Humala) notamment, sont derrière les barreaux pour des affaires de corruption.


Il demande «pardon» aux Péruviens

Depuis son lit d'hôpital, l'ex-président péruvien, Alberto Fujimori, a demandé «pardon» pour les actes commis par son gouvernement (1990-2000), après la grâce controversée que lui a accordée le chef de l'Etat Pedro Pablo Kuczynski. «Je reconnais que j'ai (...) déçu une partie de mes compatriotes. Je leur demande pardon du fond du cœur», a déclaré mardi M. Fujimori, 79 ans, dans une vidéo publiée sur Facebook. Condamné à 25 ans de prison pour «corruption» et «crimes contre l'humanité», l'ancien homme fort du Pérou, visiblement mal en point, est filmé sur son lit d'hôpital, blouse blanche et mains jointes sur le ventre, s'exprimant lentement et entouré d'appareils médicaux. Dimanche, Pedro Pablo Kuczynski lui a accordé une grâce «humanitaire», alors qu'il s'était engagé durant sa campagne électorale de 2016 à ne pas le libérer. Cette décision a provoqué une crise politique alors que le Président venait d'éviter une destitution par le Parlement, après avoir reçu le soutien d'une partie du mouvement politique fondé par M. Fujimori, qui fait pourtant partie de l'opposition.
Encore traumatisés par les abus commis dans les années 1990, plus de  5 000 Péruviens ont manifesté lundi soir à Lima contre cette grâce, exigeant la démission de «PPK» (acronyme et surnom de Pedro Pablo Kuczynski), qu'ils accusent d'avoir négocié politiquement cette mesure.


Président faible, forte opposition

M. Kuczynski a gagné de peu l'élection de 2016 contre Keiko Fujimori, la fille d'Alberto, dont le parti, Fuerza Popular, a obtenu la majorité absolue au Parlement. Fuerza Popular et d'autres partis minoritaires de gauche ont lancé un processus de destitution contre
M. Kuczynski, accusé d'avoir menti sur ses liens avec Odebrecht, le géant du BTP brésilien, qui a reconnu avoir payé près de cinq millions de dollars à des entreprises de conseil directement liées au chef de l'Etat, alors ministre, entre 2004 et 2013. Avec un faible soutien au Parlement pour le Président, sa destitution semblait inévitable. Mais l'affaire a pris un tour inattendu et la demande a été rejetée. Derrière la victoire surprise de M. Kuczynski, apparaissent les divisions de Fuerza Popular et du clan Fujimori : c'est l'abstention de 10 élus de ce parti, dont Kenji Fujimori, le frère de Keiko, qui a permis le sauvetage du Président.

Condamné pour massacres et enlèvements

En 2005, Fujimori quitte le Japon pour un voyage au Chili, d'où il sera extradé vers le Pérou en septembre 2007. Il est condamné en septembre 2009 à 25 ans de prison pour avoir commandité deux massacres perpétrés par des escadrons de la mort de l'armée dans le quartier de la capitale Lima «Barrios Altos» (15 morts dont un enfant) et à l'université de la Cantuta (dix morts), ainsi que pour les enlèvements d'un journaliste et d'un entrepreneur.