Que peuvent bien cacher des crottes d’écureuils oubliées dans le sol gelé du Grand Nord depuis des centaines de milliers d’années ? Beaucoup plus que ce que l’on imaginait. Une équipe internationale vient de publier, le 9 juin 2026 dans la revue Nature Communications, une étude qui transforme de simples coprolithes — autrement dit des excréments fossilisés — en véritables capsules temporelles de la vie arctique d’il y a 700 000 ans. Et le contenu est spectaculaire : ADN de mammouths laineux, de bisons des steppes, de chevaux, de loups, et même la trace génétique d’un grand félin disparu.
Une découverte issue du pergélisol du Yukon
Tout part de terriers d’écureuils terrestres arctiques (Urocitellus parryii) creusés dans le sol gelé du Yukon, au Canada. Pendant des millénaires, ces petits rongeurs ont accumulé brindilles, graines et déjections dans leurs galeries souterraines. Le pergélisol, ce sol qui reste gelé en permanence, a joué le rôle d’un congélateur naturel d’une précision extraordinaire. Aucun bouleversement n’est venu perturber ces archives miniatures.
Les chercheurs de l’Université McMaster, à l’origine de l’étude, ont récupéré dans plusieurs sites des coprolithes datés du Pléistocène moyen jusqu’à l’Holocène, couvrant ainsi une fourchette comprise entre 30 000 et environ 700 000 ans. À titre de comparaison, cela situe les plus anciens échantillons parmi les plus vieux ADN jamais séquencés à ce jour. C’est cette continuité temporelle, plus encore que l’âge brut, qui rend la découverte exceptionnelle pour la science.
Ce que révèlent ces archives biologiques
En analysant le matériel génétique extrait des excréments, l’équipe a reconstitué 18 génomes mitochondriaux complets. Ces génomes proviennent de plusieurs espèces aujourd’hui disparues ou rares dans la région :
- Mammouths laineux ayant vécu à différentes périodes glaciaires ;
- Bisons des steppes, emblématiques de la Béringie orientale ;
- Chevaux préhistoriques et lièvres d’Amérique ;
- Caribous, lemmings et loups gris ;
- Un grand félin, probablement un guépard américain ou un puma.
S’y ajoutent les empreintes génétiques de plus de 200 groupes de plantes, ainsi que de nombreux champignons et bactéries. En clair, chaque petit terrier a livré une vue panoramique de l’écosystème qui entourait l’écureuil à son époque : un paysage de prairies froides, peuplé d’une faune souvent qualifiée de « steppe à mammouth ».
Pourquoi les crottes conservent l’ADN mieux que les os
L’aspect le plus surprenant tient à la qualité de conservation. Les coprolithes ont mieux préservé l’ADN ancien que de nombreux os ou échantillons de sol prélevés à proximité. Trois facteurs se combinent : la température basse et stable du pergélisol, le confinement à l’intérieur du terrier, et la matrice biologique elle-même, qui semble protéger les fragments d’ADN contre la dégradation chimique.
Cela inverse une intuition longtemps tenue pour acquise en paléogénétique : les fossiles « nobles » comme les ossements ne sont pas forcément les meilleures sources d’ADN ancien. Des restes plus modestes, mais bien conservés dans un environnement froid et sec, peuvent rendre davantage d’informations.
Ce que cette étude change pour comprendre la biodiversité passée
Au-delà de l’effet « curiosité », la portée scientifique est réelle. D’abord, elle offre un outil pour reconstituer les écosystèmes anciens à très haute résolution, espèce par espèce. Ensuite, elle permet de suivre la dynamique des populations de mammouths et d’autres mégafaunes sur de longues périodes, sans dépendre uniquement de squelettes rares et dispersés. Enfin, elle ouvre la voie à l’étude de microbes et de plantes que les fossiles classiques laissent invisibles.
Pour les biologistes qui suivent la faune sauvage actuelle dans les régions polaires, c’est aussi un point de comparaison précieux. Les écureuils terrestres arctiques continuent d’occuper le Yukon et l’Alaska. Comprendre l’environnement de leurs lointains ancêtres aide à mesurer ce qui a déjà disparu, et ce qui pourrait être perdu si les écosystèmes nordiques se réchauffent durablement. Le sujet rejoint, indirectement, les débats actuels sur la conservation des animaux et des milieux sensibles, ainsi que les enjeux pratiques de la vie pratique liés au climat.
Les chiffres à retenir
- 700 000 ans : âge des plus anciens coprolithes analysés.
- 18 génomes mitochondriaux complets reconstitués, dont six de mammouths.
- 200+ groupes de plantes identifiés dans le matériel génétique.
- Étude publiée le 9 juin 2026 dans Nature Communications.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’un coprolithe ?
Un coprolithe est un excrément fossilisé. Quand il est conservé dans un environnement très froid ou très sec, il peut contenir des restes alimentaires et de l’ADN intacts pendant des centaines de milliers d’années.
Pourquoi le pergélisol est-il un si bon conservateur ?
Parce que la température basse et stable ralentit fortement la dégradation chimique et microbienne. L’ADN, fragile à température ambiante, reste lisible bien plus longtemps dans le sol gelé.
Cette découverte concerne-t-elle les écureuils actuels ?
Indirectement, oui. Les écureuils terrestres arctiques vivent toujours au Yukon et en Alaska. Comparer leur environnement actuel à celui reconstitué grâce aux coprolithes éclaire l’évolution récente des écosystèmes nordiques.
Sources
- Nature Communications — Ground squirrel coprolites preserve complex archives of ancient environmental DNA over 700,000 years (9 juin 2026)
- McMaster University — Communiqué de l’étude
- Futura Sciences — Synthèse de l’étude