Une commission d’enquête de l’Assemblée nationale vient de dresser un constat sans détour : la France dépend à 80 % de logiciels américains pour ses achats publics. Ce chiffre, révélé après six mois de travaux parlementaires, illustre une prise de conscience qui dépasse largement l’Hexagone. Entre Paris et Bruxelles, la souveraineté numérique est en train de devenir un chantier politique et industriel de premier plan, avec des mesures concrètes qui commencent à se dessiner.
Ce que révèle la commission d’enquête française
Créée le 3 février 2026 et présidée par le député Philippe Latombe, avec Cyrielle Chatelain comme rapporteure, la commission d’enquête sur les « dépendances structurelles et vulnérabilités systémiques » du secteur numérique a mené 45 auditions et entendu 112 personnes, dont des représentants de Microsoft, Google et Amazon Web Services, ainsi que des acteurs français comme Mistral AI. Son rapport de 400 pages, adopté le 8 juillet 2026, dresse un constat sévère sur la dépendance de l’État aux grands éditeurs de logiciels étrangers, notamment via les marchés publics gérés par l’UGAP, la centrale d’achat de l’administration.
Parmi les recommandations phares figurent un principe de « zéro Microsoft » dans les écoles, l’instauration d’actions spécifiques permettant à l’État de garder un droit de regard sur certaines entreprises stratégiques, et un moratoire sur la construction de nouveaux data centers tant que leur impact énergétique et leur gouvernance ne sont pas mieux encadrés.
L’Europe avance aussi ses propres leviers
Le constat français rejoint une dynamique déjà engagée à l’échelle européenne. Le 3 juin 2026, la Commission européenne a présenté un paquet de souveraineté technologique articulé autour de plusieurs textes : le Cloud and AI Development Act (CADA), un Chips Act 2.0 destiné à renforcer la production européenne de semi-conducteurs, ainsi qu’une stratégie de soutien aux logiciels open source. L’enjeu est de taille : Amazon, Microsoft et Google contrôlent aujourd’hui environ 70 % du marché européen du cloud, tandis que l’Union européenne ne produit pas plus de 10 % des puces électroniques fabriquées dans le monde.
- 80 % des logiciels utilisés par les achats publics français sont américains
- 70 % du marché européen du cloud est contrôlé par trois entreprises américaines
- Objectif européen : tripler la capacité de data centers en cinq ans
Pourquoi ce sujet concerne tous les acteurs économiques
Au-delà des débats institutionnels, cette dépendance numérique a des conséquences très concrètes pour les entreprises et les administrations : coûts de licences fixés par des acteurs en position dominante, difficulté à faire émerger des alternatives européennes compétitives, et exposition accrue en cas de tensions géopolitiques ou de changement soudain des conditions contractuelles imposées par un fournisseur unique. Les acteurs français du numérique, notamment dans le cloud souverain et l’intelligence artificielle, voient dans ce mouvement une fenêtre d’opportunité pour gagner des parts de marché, à condition que les investissements publics annoncés se traduisent réellement en commandes et en infrastructures.
Le calendrier reste toutefois incertain : entre l’adoption des textes européens, leur transposition et la mise en œuvre effective des recommandations parlementaires françaises, plusieurs années s’écouleront probablement avant que l’équilibre du marché ne bouge significativement. Les prochains mois, marqués par les débats budgétaires et les négociations sur le Cloud and AI Development Act, seront déterminants pour savoir si cette ambition de souveraineté se traduit en actes.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la commission d’enquête sur les dépendances numériques a recommandé ?
Elle propose notamment un principe de « zéro Microsoft » dans les écoles, des mécanismes de contrôle renforcé sur les entreprises stratégiques et un moratoire sur les nouveaux data centers, afin de réduire la dépendance de la France aux grands fournisseurs technologiques étrangers.
Qu’est-ce que le Cloud and AI Development Act européen ?
C’est l’un des piliers du paquet de souveraineté technologique présenté par la Commission européenne le 3 juin 2026, visant à renforcer les capacités européennes de cloud et d’intelligence artificielle face à la domination des acteurs américains.
Pourquoi la dépendance numérique inquiète-t-elle autant les pouvoirs publics ?
Parce qu’elle concentre des données sensibles et des infrastructures critiques entre les mains de quelques entreprises étrangères, avec un risque accru en cas de tensions géopolitiques ou de changement unilatéral des conditions d’accès à ces services.
Sources
- Assemblée nationale — Commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques
- Usine Digitale — Les grands chantiers de souveraineté technologique lancés par l’UE
- Europe 1 — Comment l’Union européenne tente d’assurer sa souveraineté numérique